Hommage à Jean Herbert

Jean Herbert par sa fille Yvette Renoux-Herbert                                                          

Qui parmi nous, pratiquants de yoga aujourd’hui, connaît Jean Herbert ?

Illustre orientaliste, érudit infatigable sur les chemins de l’Orient, il est celui qui a « révélé » à l’Occident Ramana Mâharshi, Râmdâs, Mâ Ananda Moyî, Shivânanda, Gandhi… Aurobindo qu’il considérait comme son maître.

Disparu en 1980, il continue de transmettre des « spiritualités vivantes » au travers de son œuvre colossale, dans la célèbre collection qu’il a fondée aux Éditions Albin Michel.

Se prêtant au ton des Carnets, Yvette Renoux-Herbert, sa fille, nous livre en toute spontanéité son témoignage sur Jean Herbert qui continue d’être selon le vœu d’Aurobindo, Vishvabandhu, « l’ami de tous ».

– Jean Herbert a fait œuvre de pionnier. Quelles circonstances l’ont conduit, si tôt, sur la route des grands sages d’Orient, avant la seconde guerre mondiale ?

Pour comprendre son cheminement, il faut rappeler que Jean Herbert était parfaitement bilingue français-anglais. Il était un brillant interprète et il est à l’origine de cette profession. Il a fondé l’Association Internationale des Interprètes de Conférences (AIIC). Il est né en 1897, et, très jeune il a fait ses premières armes d’anglais pratique pendant la première guerre mondiale. En 1918, il a fait partie de la Conférence de la Paix à Paris pour préparer le Traité de Versailles, il a interprété Clemenceau et a participé à la préparation de la Société des Nations pour laquelle il a travaillé jusqu’à la seconde guerre mondiale à Genève.

Il a beaucoup voyagé, c’était sa vie professionnelle. Ainsi, il profitait de ses missions pour se rendre auprès des grands maîtres spirituels dans certains pays d’Orient, en particulier en Inde. Déjà en tant qu’interprète, il avait la conviction profonde que les hommes devaient se connaître, qu’il fallait transmettre leurs connaissances de façon neutre et fidèle.

– Comment avait-il eu connaissance de ces grands maîtres, si étrangers à sa culture ?

Il avait découvert les œuvres de Râmakrishna et de Vivekânanda à travers certains écrits de Romain Rolland. Fils d’un protestant et d’une catholique, sa double culture religieuse lui avait donné une sorte d’ouverture d’esprit. Avec sa première femme, ma mère qui était écossaise anglicane, il s’est tourné vers la Science chrétienne. Mon père qui n’aimait pas être enfermé dans un cadre très rigoureux, s’est intéressé à d’autres spiritualités. Dans les années 1930, c’est l’Inde qui l’avait le plus fortement attiré.  Il a bien connu Gandhi, Râmana Maharshi, Râmdas, Mâ Ananda Moyi… et surtout Aurobindo. En 1934, au cours d’un voyage qui le ramenait d’Extrême-Orient en Occident, il a fait escale dans son ashram à Pondichéry.

– Que pouvez-vous dire de sa rencontre avec Sri Aurobindo ?

Cette rencontre a été capitale pour mon père. Aurobindo l’a choisi comme divulgateur de son œuvre et de son message. Il a appelé mon père Vishvabandhu qui signifie « l’ami de tous ». Au fond, il aurait voulu rester à Pondichéry et devenir son disciple. Or le maître lui a donné pour mission de retourner en Occident pour diffuser et transmettre son message, de traduire en français ses ouvrages et de les faire traduire dans d’autres langues…

– Devenu « l’ami de tous » à Pondichéry, quelle orientation a pris sa vie ?

Déjà en sa qualité d’interprète scrupuleux, traduisant les diplomates dans les réunions internationales, il eut, ensuite à cœur de transmettre les philosophies et les spiritualités des pays d’Orient à l’Occident. A cette époque, l’orientalisme, était le domaine des savants de la Sorbonne qui étaient des linguistes compétents qui ne s’intéressaient pas au contenu de ces textes. Pour Jean Herbert, il s’agissait de donner la parole aux maîtres eux-mêmes, pour les faire connaître bien sûr, mais pour les faire accepter.

– Ainsi est née la collection « Spiritualités vivantes » qui perdure aux éditions Albin Michel ?

Mon père a créé cette collection en 1947, à partir de ses premiers livres publiés à compte d’auteur et chez Dervy Livres, principalement, avant la seconde guerre mondiale. Il avait traduit des œuvres de sages de l’Orient, surtout des Hindous. Tous ces maîtres spirituels écrivaient en anglais pour se faire comprendre. Ses premiers écrits ont été repris dans le cadre de cette nouvelle collection qu’il a dirigée et développée pendant des années. Chez Albin Michel, est donc parue une première série sur l’hindouisme, le bouddhisme, puis l’Islam, le taoïsme… Au fil du temps et de ses voyages, son œuvre est devenue absolument colossale.

– Avez-vous participé à l’œuvre de votre père, de son vivant ?

Pendant des années, j’ai travaillé pour sa collection chez Albin Michel… et dans l’édition une grande partie de ma carrière. J’ai beaucoup traduit dans ma vie, de l’anglais au français. Je suis entrée à l’UNESCO en 1946, au tout début de sa création, pour la traduction des grandes œuvres de l’humanité à diffuser dans le monde.

– Comment était votre vie auprès d’une telle personnalité ?

Mes parents se sont séparés assez tôt, mon père est allé vivre à Genève où nous l’avons suivi, sans vivre avec lui. Nous le voyions souvent quand il n’était pas parti en voyage… Puis Il a été interprète au Tribunal International de la Haye, presque jusqu’à la fin de sa vie et j’allais souvent passer quelques jours avec lui. Nous avions un rapport d’égalité et une relation d’échange. Il ne cherchait pas à nous influencer pas plus que ceux qui gravitaient autour de lui. Chacun devait trouver sa voie.

– Se réclamait-il d’une religion ? A-t-il manifesté de l’intérêt pour les disciplines orientales ?

Il est toujours resté chrétien… Pour lui les spiritualités devaient se compléter et non se combattre, en s’enrichissant par la connaissance des autres courants religieux. Son message était clair : ne pas chercher à se convertir. Ne pas singer les Orientaux. Toutefois, il pensait que l’on peut être un meilleur chrétien avec la pratique du yoga car la méditation proposée par les enseignements orientaux aide à plonger en soi-même, à s’améliorer…

Je ne l’ai jamais vu faire du hatha-yoga. Il pratiquait beaucoup la méditation. C’était un penseur, un méditatif. Pour lui le yoga devait avant tout rester une recherche spirituelle.

Il n’a pas suivi de démarche chronologique. Il a commencé à découvrir l’Orient au Japon, en 1930 ou 1931 avec le bouddhisme zen. Au cours de ses voyages, il a reçu directement des enseignements des plus grands maîtres hindous, mais aussi du cheikh soufi Mohamed At-Tâdilî … Son ouverture au shintoïsme s’est faite plus tardivement. Il profitait de ses déplacements professionnels pour suivre sa quête personnelle. Il partait en bateau, à l’époque, avec sa petite machine à écrire. Il avait du temps, il était interprète indépendant et allait là où il avait envie d’aller, il restait le temps qu’il voulait !

Il suivait son chemin et pensait que le monde allait son chemin aussi. Il disait, en se référant à la Bhagavad-Gîtâ, qu’il faut se préoccuper de l’action, mais sans attendre le fruit de l’action. C’était « SA » philosophie de vie.

– Comment souhaitez-vous prolonger sa mission ?

Longtemps après sa disparition en 1980, ma sœur et moi avons eu accès à sa maison dans le canton de Genève où il a vécu pendant 50 ans. Nous avons trouvé une montagne de dossiers de deux mètres de large sur deux mètres de haut qui représentaient soixante ans de son travail ! Sans parler de ses bibliothèques monumentales et diversifiées que nous avons réparties entre différentes instances universitaires en Suisse. Nous avons fait don de ses dossiers de travail, projets, manuscrits, enregistrements de conférences et interviews aux Archives de Genève.

A présent, j’essaie de faire avancer son manuscrit inachevé, intitulé « Mon maître, Sri Aurobindo », que j’ai cherché dans cette maison… Et trouvé !

Par ailleurs, j’ai rassemblé dans ma maison en Ardèche, un exemplaire de chaque publication de Jean Herbert, ce qui représente un volume considérable, une pièce entière est consacré à son œuvre.

Aujourd’hui, il y a au moins un endroit au monde où se trouve rassemblée l’œuvre de Jean Herbert.

                                                                                                            

Proposé par Monique Guillin

 

Publié le 13 Décembre 2017

Les carnets du Yoga

N° 357 – mai 2017

 

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