Le Mémorial de l’Inde

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Le Mémorial de l’Inde

Neuve-Chapelle

Pas-de-Calais

 

Les plaines du Nord et les vallons de l’Est de la France sont parsemés de monuments dédiés à la folie meurtrière des hommes. Les plus grandioses rendent hommage aux combattants de la Grande Guerre de 1914-1918. Ils commémorent des batailles titanesques où la vaillance individuelle des soldats fondait sous le déluge de plomb et de feu qui s’abattait sur eux. Certains noms de lieux aux résonances lugubres hantent toujours nos mémoires d’écoliers : Craonne, Douaumont, Verdun, le Chemin des Dames…

Quel que soit le respect qu’inspirent ces mausolées, avouons-le, leur architecture frise souvent le pompiérisme. À les contempler, on se sentirait presque coupable d’être encore en vie. La vue de ces milliers de petites croix blanches, enrégimentées et figées pour l’éternité dans un perpétuel garde-à-vous, pince le cœur. On rêverait les voir se muer soudain en autant de jolies mouettes qui, enfin libérées, s’envoleraient en tournoyant vers le vaste océan.

L’un de ces monuments échappe à la règle commune. Discret, il se fond dans le paysage. L’harmonie protectrice de ses formes arrondies invite davantage au recueillement qu’au sombre repentir. Aucune croix ne marque son gazon. La pierre de sa façade est frappée d’un nom magique : INDIA. Il s’agit du Mémorial indien de Neuve-Chapelle, dans le département du Pas-de-Calais.

Que fait ce petit coin d’Inde à Neuve-Chapelle ?

En août 1914, dès l’ouverture des hostilités, plusieurs régiments de l’Armée indienne furent expédiés vers l’Égypte par le gouvernement de l’Inde britannique afin d’assurer la défense du Canal de Suez et de libérer ainsi des troupes anglaises destinées à renforcer le front Ouest en Belgique et en France. Ce front ne cessait de reculer sous les coups de butoir irrésistibles de l’assaut mené par des troupes allemandes, supérieures en nombre et en équipement. Après avoir violé la neutralité de la Belgique, les Allemands avaient lancé une offensive d’envergure en direction des côtes de la Manche, dont ils comptaient verrouiller les ports pour priver l’armée anglaise de ses sources de ravitaillement. S’ils y étaient parvenus, c’eût été un désastre : coupée de l’Angleterre, la France seule risquait de ne pouvoir tenir bien longtemps. Le pire fut évité de justesse. Épisode insolite et ignoré de notre histoire, l’intervention des troupes indiennes y contribua.

En effet, la situation sur le front Ouest s’était à tel point dégradée que l’état major allié décida de détourner vers la France les régiments indiens prévus pour l’Egypte.

En septembre et en octobre 1914, 24 000 soldats indiens et leurs officiers britanniques débarquent sur les quais de Marseille sous les acclamations de la population locale, éblouie par la fière allure de ces guerriers venus d’ailleurs et coiffés de turbans. A peine ont-ils le temps de se familiariser avec leur nouveau fusil court Lee-Enfield qu’ils sont embarqués par chemin de fer directement vers le front. Ils portent encore leurs treillis de coton kaki et des brodequins de toile, car leurs tenues d’hiver ne sont pas encore prêtes. Elles ne leur seront distribuées qu’en décembre.

Sitôt arrivés au terminus ferroviaire, les régiments indiens sont jetés dans des autobus et transportés jusqu’aux tranchées d’Ypres pour combler les brèches laissées dans les forces combinées franco-anglaises, épuisées par plusieurs mois de combat acharné.

Un froid matin d’octobre 1914 — le 21 plus exactement. Ils ne sont que 500. Tous Indiens et fraîchement débarqués. Ils sont seuls, dans une contrée inconnue, au climat froid et humide auquel ils ne sont pas accoutumés. Au commandement, ils se dressent jusqu’au dernier, bondissent hors de leurs tranchées boueuses, sautent par-dessus les barbelés et chargent, en évitant les cratères causés par les tirs d’obus, en direction des lignes allemandes. Pour la première fois, les cris de guerre sikhs et marathes fusent dans le paysage désolé des Flandres. Couvrant les 630 mètres de terrain, exposés à une volée meurtrière de tirs de mitrailleuses et de fusils, baïonnette au canon, les tirailleurs sikhs et les sapeurs marathes parviennent aux tranchées ennemies, s’y engouffrent et engagent les soldats d’élite de l’armée allemande dans un combat implacable au corps à corps. Ces derniers battent en retraite. Les Indiens les poursuivent jusqu’au village d’où ils les délogent, maison par maison.

C’est ainsi que Neuve-Chapelle fut reprise aux Allemands.

Les Allemands appartenaient au 16erégiment westphalien d’infanterie. Equipés d’un meilleur armement, ils étaient 3 000 environ. Les Indiens appartenaient à la 47ecompagnie de Sikhs et aux 20eet 21ecompagnies de Sapeurs et Mineurs de Bombay. Ils n’étaient, nous l’avons dit, que 500. Trop épuisés pour mener une offensive, les soldats britanniques et français étaient restés dans leurs tranchées.

Voilà qui nous change de l’image habituelle de l’Indien dolent, apathique, désespérément non violent, à laquelle nous fûmes trop longtemps accoutumés. Quelques mots sur leur adversaire. Le fantassin allemand était à l’époque le mieux armé, le mieux entraîné, le mieux encadré et le plus discipliné. « À l’exception des Japonais, ils sont les mieux organisés et les meilleurs soldats du monde »dit Sri Aurobindo1à leur propos, ajoutant, cependant, à l’adresse d’un disciple qui lui demande ce qu’il pense des Sikhs et des Gourkhas : « Ils sont incomparables ! »

Écrite par un fantassin allemand après les combats de Neuve-Chapelle et publiée dans le Frankfurter Zeitung, une lettre témoigne de l’impression laissée par les soldats indiens : « Aujourd’hui, nous avons dû nous battre contre les Indiens… Au début, nous parlions d’eux avec mépris. Maintenant, nous avons appris à les regarder d’un autre œil — Dieu seul sait ce que les Anglais ont mis dans la tête de ces diables… Poussant un cri terrifiant, ces silhouettes brunes se précipitèrent sur nous… À 100 mètres, nous ouvrîmes sur eux un feu destructeur qui en faucha beaucoup, mais les autres continuaient à avancer… Ils furent vite dans nos tranchées et, décidément, ces ennemis bruns ne sont pas à mépriser. À coups de crosse, de baïonnette, de sabre et de dague, nous dûmes nous battre et ce ne fut pas facile… »

À elle seule, la bravoure d’une poignée d’hommes venus d’une contrée lointaine méritait-elle qu’on lui dressât un Mémorial ? Non, bien sûr. Ce fut le comportement de l’ensemble des soldats et sous-officiers indiens, tout au long du conflit, partout où ils furent engagés, qui convainquit les Alliés de la nécessité d’exprimer dans la pierre la gratitude de la France et de la Grande-Bretagne pour le sang versé et les sacrifices consentis par les fils de la Mère Inde. L’Inde recruta et envoya en tout un million d’hommes qui, pour la plupart, combattirent au Proche Orient. Le contingent indien posté sur le front Ouest de l’Europe resta modeste quant au nombre des combattants, mais ces humbles et loyaux soldats gagnèrent l’estime non seulement de leurs officiers britanniques, mais aussi de leurs camarades européens du front et des populations françaises locales.

Le choix de Neuve-Chapelle ne fut pas fortuit. En effet, l’assaut victorieux des troupes indiennes en ce point précis eut un effet psychologique aux conséquences bien plus marquantes que la valeur stratégique relative du village repris à l’ennemi. Ce fut, semble-t-il, le premier revers essuyé par les troupes allemandes dans ce secteur crucial d’opérations. Galvanisées par ce succès inespéré, les troupes britanniques et françaises reprirent courage et lancèrent une vigoureuse contre offensive. Elles parvinrent à fixer les Allemands et à leur interdire la poursuite de leur avancée, inexorable jusqu’à ce jour, vers les ports de la Manche. La garde du secteur de Neuve-Chapelle fut confiée aux régiments indiens et c’est à partir de ce secteur que le maréchal Ferdinand Foch, général en chef interallié, déclencha l’offensive finale qui allait décider de la victoire.

L’édification du Mémorial de l’Inde fut décrétée par le président de la République française, Gaston Doumergue, le 11 août 1926. Les plans furent confiés à sir Herbert Baker, l’un des meilleurs architectes anglais de l’époque, qui collabora avec sir Edwin Lutyens à la conception de New Delhi. C’est à sir Baker que l’on doit, entre autres, le majestueux Rashtrapati Bhavan, le palais présidentiel de la capitale indienne.

Le Mémorial de l’Inde fut inauguré le vendredi 7 octobre 1927. Entouré de personnalités indiennes, britanniques et françaises, le maréchal Ferdinand Foch en personne ouvrit la série des allocutions.

« Les troupes indiennes, dit-il, furent les premières à montrer la voie vers une offensive victorieuse. Il n’est que justice qu’un Mémorial perpétue la glorieuse mémoire des officiers, sous-officiers et hommes de troupes de l’Armée indienne à l’endroit même où, plus tard, une attaque générale des troupes alliées devait apporter la victoire décisive. »

Puis, se tournant vers le contingent indien, ce grand soldat termina son hommage aux troupes indiennes par ces paroles émouvantes :

« Rentrez chez vous dans le lointain pays d’Orient baigné de soleil et faites savoir au monde entier comment vos compatriotes ont trempé de leur sang la terre froide du Nord et des Flandres, comment, avec un courage exemplaire, ils l’ont délivrée en luttant au corps à corps avec un ennemi redoutable ; faites également savoir à l’Inde tout entière que nous veillerons sur leur tombe avec la même dévotion que méritent tous nos morts. Nous chérirons, par-dessus tout, la mémoire de leur exemple. Ils ont montré le chemin, ils ont fait les premiers pas vers la victoire finale. »

Amis, si vos pas vous mènent du côté de Béthune, un détour vaut la peine. Au croisement de la D171 et de la D947, en lisière du village de Neuve-Chapelle, l’Inde vous attend. Ses fils se sont distingués en ce lieu. Certains y ont laissé leur vie. Leur sacrifice vaut bien un bouquet de fleurs pour honorer leur mémoire. Celui que nous y avons déposé le 14 juillet dernier est aujourd’hui bien fané…

Patrice Ghirardi

 

1Citations de Sri Aurobindo : A. B. Purani,Evening talks, 28thDec. 1938, p. 570-571.

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