Bouffée d’optimisme en Inde pour les vendeurs de bidis

La récente interdiction de la cigarette électronique ravit les marchands de ces mini-cigarettes, qui espèrent attirer des consommateurs privés de vapotage. Reste que la dangerosité de ce produit est avérée depuis longtemps.

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La fabrication des bidis est une tâche exclusivement féminine. Ici, dans un atelier d’emballage de Bombay. GUILLAUME DELACROIX

Harish Shah est un homme heureux. Depuis son bureau décrépit de Dadar East, quartier animé de Bombay, il a appris, le 18 septembre, que le gouvernement de l’Inde venait d’interdire le commerce des cigarettes électroniques. C’est, d’après lui, « une très bonne nouvelle ». Non que cet entrepreneur, toujours actif à 75 ans, se soucie de santé publique. « Je ne crois pas du tout les gens qui prétendent que fumer tue. Les médecins et les ONG nous mentent », ose-t-il affirmer.

L’argumentaire de ce patron de PME, qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 12,5 millions de roupies par an (un peu plus de 160 000 euros), laisse songeur : « Il y a encore une centaine d’années, nos aïeux fumaient tous, mais ils n’attrapaient pas le cancer pour autant. » D’ailleurs, le cancer est « un germe parmi d’autres, présent dans le corps de tous les humains ». C’est, dit-il, « nos modes de vie modernes » qui déclenchent la maladie, rien d’autre.

Non, si M. Shah est heureux, c’est parce que son commerce de bidis, en perte de vitesse ces dernières années, va peut-être reprendre du poil de la bête. La jeune génération tournait le dos au tabac, mais la voilà désormais privée de vapotage dans les cours de collèges et de lycées, ce qui devrait l’amener à revoir sa position, pense-t-il, « malgré les pubs du gouvernement contre le tabagisme ». Et à privilégier la bidi.

Taux de nicotine « significativement plus élevé »

Cette mini-cigarette est constituée de tabac haché roulé dans une feuille de tendu, l’ébène de Coromandel, un arbre indien. Elle a le bon goût de passer pour de l’eucalyptus au nez des ignorants. Les bidis sont présentées comme « 100 % naturelles » par M. Shah. Un argument qui pourrait faire mouche, dans un monde hanté par les risques que font courir produits phytosanitaires et autres perturbateurs endocriniens, si la dangerosité de la bidi n’était depuis longtemps avérée.

Ainsi que l’a rappelé l’an passé le Centre de recherche sur les politiques publiques (CPPR) de Cochin, au Kerala, la bidi contient « moins de tabac qu’une cigarette conventionnelle », mais son taux de nicotine est « significativement plus élevé ». Et le risque auquel il expose le fumeur est bien supérieur, car il est plus difficile de tirer sur une bidi sans filtre que sur une cigarette. Le consommateur est obligé d’inspirer plus profondément, faisant pénétrer la fumée plus loin dans ses poumons. Harish Shah l’ignore sans doute, les maladies que provoque la bidi coûtent à la collectivité l’équivalent de 0,5 point de PIB.

Mais l’entrepreneur peut dormir tranquille. Si la bidi est dans le collimateur des autorités sanitaires, il est loin d’être menacé d’interdiction. D’abord parce que la pratique reste très populaire : 81 % du tabac consommé en Inde l’est sous la forme de bidi. Chez les plus de 15 ans, on estime son nombre d’aficionados réguliers à 72 millions d’individus.

Fabriqué par 12 millions d’Indiennes

Ensuite, parce qu’il aide des millions de familles à vivre. La fabrication de la bidi est une tâche exclusivement féminine. Selon les estimations, 12 millions d’Indiennes en confectionnent. Que deviendraient-elles si la bidi venait à disparaître ? Pendant que les hommes sont au travail, les femmes font la cuisine, s’occupent des enfants et augmentent les revenus du foyer en roulant, chez elles, les fines cigarettes qu’elles nouent, une à une, avec un petit fil de coton bleu ou rose, selon que celles-ci sont plus pimentées ou plus sucrées. Chaque soir, au coucher du soleil, des nuées de saris convergent vers de minuscules succursales ouvertes à même le trottoir, pour y déposer la production du jour, assemblée en fagots.

Au pied des tours étincelantes de Prabhadevi, Ramesh Chatla compte et recompte ses billets de banque. De mèche avec Harish Shah, il collecte jusqu’à 200 000 bidis par jour, qu’il achète 360 roupies (environ 4,70 euros) le millier. Les femmes, qui en produisent chacune entre 700 et 1 000 par jour, empochent leur petite monnaie et repartent avec du tabac et des feuilles de tendu pour leur besogne du jour suivant.

Les fumées déposent leur suie

Ramesh Chatla fait alors disposer les bidis en position verticale sur des tamis qu’il glisse, tels des tiroirs, dans une armoire de séchage pendant plusieurs heures. Le dispositif est alimenté par une braise de charbon dont les fumées déposent leur suie sur les bidis, avant d’être expulsées par un ventilateur moyenâgeux. Il ne reste plus ensuite qu’à emballer la marchandise pour l’expédier aux quatre coins du pays.

Harish Shah s’inscrit dans la tradition familiale avec ses frères, ses fils et ses cousins. C’est son père qui a démarré l’activité au tournant de l’indépendance de l’Inde, en 1947. Il a transmis à sa descendance l’art de choisir les meilleures feuilles de tabac chez les paysans du Gujarat et du Karnataka. En la frottant à l’oreille, entre deux doigts. Et en la fumant lui-même, pour concevoir les savants mélanges censés ravir le client.

Guillaume Delacroix,LeMonde.fr le 13 octobre 2019.

 

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