Tensions meurtrières entre la Chine et l’Inde

Vingt soldats indiens sont morts dans une région de l’Himalaya contestée par les deux géants asiatiques

BOMBAY, PÉKIN- correspondants

Des soldats de l’armée indienne dans  la région contestée de Ladakh (Himalaya), le 16 juin.Des soldats de l’armée indienne dans  la région contestée de Ladakh (Himalaya), le 16 juin. STRINGER / REUTERS

Vingt soldats indiens ont été tués, lundi 15 juin au soir, selon New Delhi, dans le premier accrochage meurtrier entre la Chine et l’Inde depuis quarante-cinq ans, dans une région de l’Himalaya contestée entre les deux géants asiatiques. L’armée indienne avait, dans un premier temps, fait état de trois morts dans la vallée de la rivière Galwan, mais a ajouté mardi soir que dix-sept autres hommes avaient ensuite succombé à leurs blessures.

Pékin n’a pas publié de bilan, une décision que le quotidien chinois Global Times attribue, dans un éditorial daté du 17 juin, à la volonté « d’éviter les comparaisons et d’empêcher une escalade des sentiments de confrontation » – c’est-à-dire une flambée nationaliste en Chine. Des officiels indiens ont précisé à l’agence Associated Press qu’il n’y avait pas eu de recours aux armes à feu, comme c’est l’usage dans cette zone entre les soldats des deux pays depuis 1975, mais des combats aux poings et des jets de pierres. L’armée indienne a précisé que les deux armées s’étaient « désengagées » de la zone de l’affrontement.

Ce sont les premiers morts dans le contentieux territorial sino-indien depuis un accrochage, en 1975, dans une autre région contestée de la ligne de contrôle effectif (Line of Actual Control, LAC), qui tient lieu de démarcation entre les deux pays, dans l’Arunachal Pradesh : cinq Indiens avaient alors trouvé la mort, huit ans après le clash de 1967 (100 à 500 morts) et treize ans après la guerre sino-indienne de 1962 (2 000 à 4 000 morts).

L’épisode de tension actuel a démarré le 5 mai à proximité du lac Pangong Tso, à plus de 4 300 mètres d’altitude, dont 60 % est en territoire tibétain, en Chine, et le reste au Ladakh, un territoire de l’Union indienne. Des échauffourées ont alors impliqué environ 250 soldats de part et d’autre. Le 9 mai, un nouvel affrontement avait eu lieu à plus de 1 000 kilomètres à l’est, entre l’État indien du Sikkim et la région autonome tibétaine chinoise. Il s’est étendu à trois autres points chauds de la région du Ladakh, dont la vallée de la rivière Galwan, où chaque pays a envoyé des troupes en renfort.

Reproches mutuels

Plusieurs pourparlers entre les deux camps ont été organisés à partir du 6 juin sur ces trois points chauds, mais les tensions restaient fortes sur la rive nord du Pangong Tso. Samedi 13 juin, le chef de l’armée de terre indienne, le général Manoj Mukund Naravane, avait pourtant déclaré que la « situation est sous contrôle le long de notre frontière avec la Chine » et que « les deux parties se désengagent de manière graduelle, en commençant par le Nord, dans la zone de la rivière Galwan ».

Début juin, le ministre indien de la défense avait reconnu que des troupes chinoises étaient présentes en nombre important dans une zone que New Delhi considérait comme lui appartenant – le ministère ayant démenti toutefois qu’elles avaient traversé la ligne de contrôle comme le prétendaient de nombreux médias.

L’Inde et la Chine se reprochent mutuellement de bâtir de part et d’autre de la ligne de démarcation, dans des territoires contestés, des infrastructures pouvant faciliter une intervention armée. L’Inde poursuit un vaste programme de construction de routes et de ponts au Ladakh, qui a acquis le statut de territoire de l’Union en octobre 2019 après le démantèlement de l’État du Jammu-et-Cachemire. New Delhi revendique une partie du Ladakh historique annexé au Tibet par la Chine en 1962, l’Aksai Chin, à la jointure des régions autonomes chinoises du Tibet et du Xinjiang. La Chine, de son côté, œuvre à l’extension de la route nationale 219, qui part du Xinjiang vers le sud et doit rejoindre la frontière sino-vietnamienne en passant à proximité de l’Arunachal Pradesh, occupé par l’Inde.

Selon Pékin, les tensions sont intervenues « après que l’Inde a commencé à construire une route à travers la zone disputée ». Le 6 juin, Hua Chunying, porte-parole du ministère des affaires étrangères, avait indiqué que la Chine était parvenue à « un consensus positif » avec l’Inde après les premiers pourparlers. Le quotidien de Hongkong South China Morning Post évoque des zones occupées ces dernières semaines par l’Armée populaire de libération chinoise, « notamment des parties de la rive nord du lac de Pangong Tso et une partie de la vallée stratégiquement importante du Galwan » qui auraient de facto été cédées à la Chine par l’Inde au cours de ces discussions.

Mardi, un porte-parole militaire chinois a indiqué que les troupes indiennes avaient « traversé la ligne de contrôle et entrepris des actions provocatrices ». Selon le colonel Zhang Shuili, « la région a toujours été un territoire chinois et les actions entreprises par la partie indienne mettent sérieusement à mal les relations militaires bilatérales ».

Mercredi, sous le titre « La Chine appelle l’Inde à la retenue », le quotidien nationaliste Global Times présente une photo d’hélicoptères militaires qui semblent sur le point de décoller, même si, explique le journal, « un accord tacite » entre les deux parties fait que celles-ci, sur le terrain, n’utilisent pas d’armes létales.

Déjà, le 14 juin, ce journal indiquait que des tanks de type 15 de l’armée chinoise avaient été envoyés sur le plateau tibétain, à 4 700 mètres d’altitude, pour des manœuvres. « Je veux dire à la partie indienne, ne soyez pas arrogants et n’interprétez pas la réserve de la Chine comme de la faiblesse. La Chine ne veut pas de clash avec l’Inde mais nous ne le craignons pas », tweetait mardi 16 juin Hu Xijin, journaliste au Global Times.

Dans un article publié par le centre de réflexion britannique Chatham House le 8 juin, le chercheur Gareth Price s’interroge : « Il faut noter que le conflit frontalier implique la revendication par la Chine de territoires actuellement contrôlés par l’Inde. Or, l’Inde ne réclame pas de territoires contrôlés par la Chine à l’exception de l’Aksai Chin et d’une petite partie de l’ancien État princier du Cachemire donnée à la Chine par le Pakistan il y a des décennies. Donc, si l’on présume que la Chine a cherché à provoquer l’Inde, cela pose deux questions : pourquoi maintenant et que peut-il se passer ? »

En Inde, où l’on se targue de ne jamais s’être approprié aucun territoire étranger par la force depuis l’indépendance en 1947, la mort des vingt soldats réveille les réflexes nationalistes de tout l’échiquier politique. Une réunion de crise s’est tenue dans le bureau du premier ministre, Narendra Modi, dans la nuit de mardi à mercredi, en présence des poids lourds du gouvernement. L’opposition réclame des explications. « Peut-on imaginer qu’un chef de gouvernement ne dise pas un mot, sept semaines après l’intrusion de troupes étrangères dans son pays ? », demande l’ancien ministre de l’intérieur Palaniappan Chidambaram.

Pour les Indiens en effet, les événements qui se déroulent à la frontière du Ladakh et de l’Aksai Chin sont dus au fait que des soldats chinois auraient pénétré début mai en territoire indien, en franchissant la ligne de contrôle effectif de 1962 à plusieurs endroits. « Une tentative de changer unilatéralement le statu quo », selon le ministère indien des affaires étrangères. Dans son éditorial de mercredi, le Times of India estime que « le timing de l’agression chinoise semble faire partie d’une stratégie visant à rappeler à l’Inde ses vulnérabilités ».

Agressivité nouvelle de la Chine

Même si « cela ne va pas être facile », l’Inde doit faire preuve d’une « résolution ferme et unie », juge le chef du parti du Congrès (opposition) à la Lok Sabha, la Chambre basse du Parlement indien. Pour Adhir Ranjan Chowdhury, qui signe une tribune dans l’Indian Express daté du 17 juin, l’Inde « ne peut pas se permettre de continuer à prêcher la paix au détriment de son intégrité territoriale », tandis que la Chine « doit réaliser qu’il y a des limites (…) à l’intimidation ».

Les motifs de rivalité ne manquent pas entre les deux géants asiatiques, tous deux dirigés par des « hommes forts » qui ont fait du nationalisme le ressort de leur popularité. L’Inde a vivement critiqué le manque de transparence dont faisait preuve la Chine dans la gestion du Covid-19. Opposée au projet chinois des « nouvelles routes de la soie », elle coopère aussi de plus en plus étroitement avec les autres puissances d’Asie-Pacifique, Etats-Unis inclus, qui s’inquiètent des ambitions croissantes de Pékin, et notamment de sa présence militaire renforcée en mer de Chine du Sud. Un sommet bilatéral en ligne entre le premier ministre australien, Scott Morrison, et Narendra Modi, le 4 juin, s’est ainsi traduit par un engagement mutuel à une plus grande coopération maritime dans l’Indo-Pacifique, très mal vue à Pékin.

S’interrogeant sur ce nouveau front contre la Chine, l’expert chinois Su Hao, de l’université chinoise des affaires étrangères, estime que l’Inde chercherait à exploiter les contentieux à la frontière pour « générer plus de pressions contre la Chine dans la communauté internationale » : « L’Inde peut ainsi montrer à Washington qu’il y a des tensions avec Pékin, ce qui lui donne un levier pour renforcer ses relations avec l’Occident », analyse-t-il dans un entretien au Global Times.

Une chose est sûre : la Chine réagit aux pressions à son encontre découlant à la fois de la guerre commerciale avec les États-Unis et de la crise du Covid-19 par une agressivité nouvelle pour défendre ce qu’elle désigne comme ses « intérêts fondamentaux », que ce soit sa « sécurité nationale » menacée selon elle à Hongkong par des « forces hostiles étrangères », ou son « intégrité territoriale », à Taïwan, en mer de Chine du Sud, ou dans les zones qu’elle revendique à la frontière sino-indienne.

Guillaume Delacroix, Frédéric Lemaître et Brice Pedroletti,
 Le Monde.fr le 17 juin 2020.

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