Rakesh Tikait, le paysan qui défie le pouvoir indien

Rakesh Tikait  ( wearing an orange turban ) at the Gazhipur Farmers protest at the New Delhi- Uttar Pradesh Border. Farmers have now been sitting in protest on the highway bordering the national capital for nearly three months against the 3 Farm Bills introduced by the goverment. The farmers beleive that the new laws will make it impossible for them to continue agriculture and that the laws are a ploy to allow big business to take over agriculture and farming in India.

Fils d’une légende du monde agricole, ce syndicaliste incarne la révolte des agriculteurs qui campent depuis bientôt trois mois aux portes de la capitale de l’Inde, New Delhi.

Rendez-vous avait été fixé, à l’entrée d’une forêt, à la sortie d’une ville poussiéreuse de l’Uttar Pradesh, à une vingtaine de kilomètres de New Delhi. « On viendra vous chercher. On ne peut pas vous donner l’adresse où il sera. » A l’heure dite, 8 heures, ni voiture ni fermier. Le téléphone du correspondant sonne dans le vide.

On sillonne alors à tout hasard les chemins alentour. Une grande bâtisse réservée aux mariages apparaît. Elle est vide de convives. Un peu plus loin, un chemin de terre mène à un bâtiment en plein milieu d’un champ, protégé par de hauts murs de couleur rose.Le portail laisse entrevoir la présence de grosses cylindrées, pavoisées aux couleurs d’un syndicat agricole. C’est un ashram, avec son temple hindou. Au centre de la cour, un homme assis sur une chaise, un tablier noir noué autour du cou.

Rakesh Tikait, un grand costaud au visage rond, se fait tailler barbe et moustache et ajuster sa coupe de cheveux. Il est habillé de frais. Pantalon et kurta blanc. Les membres de son équipe s’inclinent en le saluant avant de lui toucher les pieds, en signe de respect. On lui apporte son petit déjeuner. Il termine sa toilette, se pare d’une longue écharpe et d’un petit chapeau blanc et vert, la couleur du syndicat dont il est le porte-parole.

Rakesh Tikait (tunique blanche), lors de la manifestation des agriculteurs à Ghazipur, à la frontière entre Delhi et l’Uttar Pradesh, le 11 février. | ISHAN TANKA POUR « LE MONDE »

Cet homme de 51 ans, marié, père de trois enfants, originaire de Sisauli, à l’ouest de l’Uttar Pradesh, au cœur d’une région de canne à sucre, est la nouvelle figure de la révolte paysanne qui défie le gouvernement de Narendra Modi, le premier ministre indien. Des dizaines de milliers d’agriculteurs du nord de l’Inde, menés par 40 organisations syndicales, campent sur trois autoroutes et périphériques aux portes de la capitale depuis bientôt trois mois, aux frontières de l’Haryana et de l’Uttar Pradesh, pour exiger l’abrogation de trois lois votées en septembre 2020 par le Parlement, au plus fort de la pandémie de Covid-19.

Ces textes libéralisent les marchés agricoles, jusque-là régulés, et menacent le système de prix minimal garanti par l’Etat sur vingt-trois produits de base, comme le blé ou le riz, instauré dans les années 1970, lors de la « révolution verte ». Voilà quatre-vingt-trois jours déjà que ces paysansde tous âges vivent sur le bitume, dorment sous des tentes ou dans des remorques, se lavent devant des citernes d’eau, mangent dans les cantines improvisées. Une centaine d’entre eux ont perdu la vie, victimes de l’hiver glacial à New Delhi.

Mobilisateur de foules

Cette nuit, Rakesh Tikait a dormi dans l’ashram, à quelques kilomètres du site de contestation de Ghazipur, à la frontière de Delhi et de l’Uttar Pradesh,où il a posé sa tentecomme des milliers de paysans, non, jure-t-il, pour des questions de confort, mais parce que la police a coupé Internet, indispensable pour organiser ses tournées. « Je suis un paysan de l’Uttar Pradesh et j’ai rejoint Ghazipur au premier jour, le 26 novembre, et j’y resterai tant que le gouvernement n’aura pas retiré ses lois qui vont tuer les paysans indiens », assure-t-il.

Le syndicaliste – qui appartient à la caste d’agriculteurs des Jats, très influente – déplace chaque jour des foules immenses, entre 10 000 et 30 000 personnes, aux quatre coins de l’Uttar Pradesh, de l’Haryana, du Rajasthan, du Maharashtra dans des conseils de village géants, des mahapanchayats, installés sur des terrains vagues. Il avale des milliers de kilomètres, s’arrête en chemin pour enchaîner des interviews avec la presse locale, galvanise les paysans, accapare toute l’attention.

Des larmes à la célébrité

Il a brusquement émergé et sans doute sauvé la protestation paysanne, dans la nuit du 28 janvier. Devant les caméras, alors que les forces de l’ordre avaient coupé l’approvisionnement en eau et en électricité ets’apprêtaient à donner l’assaut pour expulser les paysans du camp de Ghazipur, Rakesh Tikait s’est effondré. En larmes, il a juré qu’il ne céderait pas, qu’il n’arrêterait pas le combat,qu’il préférerait mourir. « Je sais ce qui va nous arriver à moi et à mes camarades après mon arrestation. Il n’y aura pas d’arrestation. Je vais me pendre ici », a-t-il crié.

La vidéo s’est propagée sur tous les téléphones, et les paysans qui commençaient à rentrer dans leur campagne ont fait demi-tour, d’autres ont afflué le lendemain. Des femmes et des enfants des Etats voisins sont arrivés avec eau et nourriture. Les médias ont accouru. Ghazipur est devenu l’épicentre de la contestation paysanne, reléguée jusqu’alors derrière les deux autres foyers de Singhu Border et Tikrit, occupée par des sikhs du Pendjab et de l’Haryana.

Le gouvernement avait espéré reprendre le dessussur ces paysans intraitables car le mouvement, jusque-là pacifique, avait déraillé le 26 janvier, jour du Republic Day, la fête nationale : des manifestants avaient envahi la capitale, contrairement à la promesse faite par leurs syndicats. Ces derniers avaient obtenu, à force de négociations, de pouvoir parader en tracteurs sur des itinéraires décentrés, négociés avec la police et destinés à les écarter du centre de New Delhi, où se tenait le traditionnel défilé militaire devant Narendra Modi.

Rakesh Tikait (turban orange), et d’autres agriculteurs, lors d’une manifestation contre les lois de libéralisation agricole, le 11 février. | ISHAN TANKA POUR « LE MONDE »

Mais une partie des manifestants avait forcé les barrages, envahi le Fort rouge, le bâtiment symbole de l’indépendance de l’Inde, et affronté durant plusieurs heures les forces de l’ordre. Un mort, 400 blessés, de nombreux dégâts… En une journée, les paysans pacifiques devenaient de violents fauteurs de troubles. Du pain bénit pour le gouvernement, qui a alors déployé la force et encerclé les campements, creusant des tranchées, élevant des barricades, coupant Internet, supprimant des centaines de comptes Twitter de paysans, et arrêtant des journalistes trop curieux.

Dans les pas de la légende paternelle

On ne saura jamais si les pleurs du syndicaliste étaient des larmes de crocodile ou de désespoir. Rakesh Tikait, qui ne s’exprime qu’en hindi, est en effet rompu à la communication. Il dispose d’une équipe rodée qui gère les médias, son compte Twitter, sa page Facebook. « Les larmes que j’ai versées n’étaient pas les miennes, mais celles de tous les agriculteurs indiens »,affirme-t-il.

La presse indienne, majoritairement pro-Modi, l’a désigné comme un héros improbable : le meneur de la révolte a voté en faveur du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti de Narendra Modi, en 2019, et a tenté sans succès de se faire élire en Uttar Pradesh en 2007 et à la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement, en 2014. Des journaux ont même avancé qu’il aurait été missionné par le gouvernement pour « neutraliser » les syndicats du Pendjab et de l’Haryana. « Je ne fais pas de politique. Mon vote en faveur du BJP était une décision individuelle, pas une consigne, ma femme a voté pour un autre parti. Nous, les agriculteurs, ne protestons pas contre un parti, pas contre le gouvernement Modi, mais contre ses lois », se défend Rakesh Tikai.

Son parcours est quelque peu sinueux. Ce fils d’agriculteur, diplômé, dit-il, en sciences politiques à l’université de Meerut, fut responsable pendant huit ans de la brigade de déminage de la police de Delhi, avant de devenir en 1997, le porte-parole du syndicat Bharatiya Kisan Union (BKU), fondé par son père, Mahendra Singh Tikait, et dirigé par son frère Naresh Tikait.

Les paysans le considèrent comme l’héritier de son père, légende en Uttar Pradeshet grande voix du monde agricole. Disparu en 2011, Mahendra Singh Tikait avait défié le premier ministre, Rajiv Gandhi, en 1988 en organisant un immense rassemblement de paysans à New Delhi pour demander l’augmentation du prix de la canne à sucre et l’exonération des frais d’eau et d’électricité pour les agriculteurs. Un an après, Rajiv Gandhi avait perdu les élections et avait dû quitter le pouvoir. L’histoire se répète-t-elle plus de trente ans après avec son fils ?

Un défi pour Modi et ses alliés

Sur le campement de Ghazipur, dans sa tente gardée par un homme armé, Rakesh Tikait clame, sous le portrait de son père, l’apolitisme du mouvement paysan. Même si dans ses mahapanchayats, il ne contient plus ses attaques contre le premier ministre indien et ses amis industriels, « ces commerçants de la faim », selon ses mots. Les paysans qui viennent l’écouter répètent qu’ils ne voteront plus pour « un homme qui a fait pleurer notre leader ».

Narendra Modi, qui avait promis en 2014 de doubler les revenus des agriculteurs d’ici à 2022, affronte la crise sociale la plus grave depuis sa première élection en 2014. Devant les parlementaires, lundi 8 février, il a pourtant de nouveau défendu sa réforme, qui profitera, assure-t-il, « aux petits producteurs », fustigeant « les activistes qui vivent des protestations comme des parasites ». Depuis le début de la contestation, il n’a eu de cesse, avec son gouvernement, de stigmatiser les manifestants, assimilés à des « anti-nationaux », qualificatif habituellement attribué à tout dissident, qu’il soit universitaire, intellectuel, étudiant, journaliste, simple citoyen, et d’évoquer un « complot de l’étranger ».

Des agriculteurs mobilisés à Ghazipur, à la frontière de l’Uttar Pradesh, le 11 février. | ISHAN TANKA POUR « LE MONDE »

En difficulté, le premier ministre indien a peut-être touché les limites d’une gestion autoritaire et peu empathique face aux paysans – qui représentent près de la moitié de la population indienne, 650 millions de personnes – vivant souvent dans des familles très pauvres, endettées, fragilisées par les effets du changement climatique et le morcellement des terres. 86 % des exploitants agricoles en Inde possèdent moins de 2 hectares. En l’absence de marchés réglementés et sans le soutien de l’Etat, bien peu résisteront aux entreprises privées. Le prix de vente de leurs produits, et donc leurs revenus, risquent de s’effondrer. « Lorsque nous serons ruinés, les industriels, amis de Modi, rachèteront nos terres et feront de nous des ouvriers »,accusent les paysans en colère.

La fronde paysanne est explosive et le gouvernement nationaliste hindou pourrait bien en subir le contrecoup électoral. D’abord en Uttar Pradesh, l’Etat le plus peuplé de l’Inde, où un scrutin clé se tiendra en 2022 et qui est dirigé par Yogi Adityanath, un moine fanatique proche de Modi. L’intransigeance du premier ministre a favorisé, ces dernières semaines, le rapprochement de deux communautés, les Jats et les musulmans, dont le poids électoral sera déterminant dans cet Etat. C’est un renversement de l’histoire.

Le terreau du clivage hindou-musulman

Il y a sept ans,à l’été 2013, dans le district de Shamli et de Muzaffarnagar, le sang avait coulé dans les champs de l’Uttar Pradesh, après les accusations de harcèlement portées par une jeune fille Jat contre un garçon musulman. L’affaire avait très vite dégénéré. Le BJP, la formation de Narendra Modi, alors en campagne électorale, avait fait des déclarations incendiaires et précipité l’affrontement entre les deux communautés. 62 personnes (42 musulmans et 20 hindous) avaient péri entre le 7 et le 8 septembre 2013. 50 000 musulmans avaient été déplacés. Rakesh Tikait est lui-même soupçonné d’avoir alimenté la violence.

Le BJP, qui promeut l’hindutva, le suprémacisme hindou en Inde contre toute autre religionet principalement contre les musulmans, a récolté les fruits de la division. Les Jats ont majoritairement voté pour le parti nationaliste, quelques mois plus tard, en mai 2014. Le BJP a emporté les élections nationales et porté au pouvoir Narendra Modi. Les cicatrices de ces deux jours de terreur à Muzaffarnagar ne se sont jamais refermées.

Sur la scène improvisée de Ghazipur Border, où des meneurs se relaient chaque jour pour maintenir la mobilisation et le moral des troupes, un responsable local du syndicat de Rakesh Tikait a imploré les paysans de ne pas « tomber dans le piège du clivage hindou-musulman »« Il est temps d’aller de l’avant et de rester unis, en laissant de côté nos différences. Ensemble, nous pouvons remodeler la politique de l’ouest de l’Uttar Pradesh et réémerger comme une force qui ne pourra pas être ignorée », a-t-il plaidé, sous les applaudissements de la foule.

Narendra Modi a peut-être semé sans le vouloir les graines du renouveau.

Sophie Landrin, Le Monde.fr le 16 février 2021

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